2024-10
ACEEHLMNÔOOUTTZ : 15 lettres pour faire parler un tour 




À Dunkerque, à quelques kilomètres de la frontière belge, se dresse une tour de 80 mètres de haut portant un nom flamand — Reuze — le géant. Cette tour, construite en 1974, est détestée par une bonne partie de la population et n’a jamais attiré l’attention des pouvoirs publics, soit parce qu’elle est privée, soit parce qu’elle était considérée comme un symbole douteux. Haïe pour ce qu’elle symbolise — une architecture de classe, un produit des Trente Glorieuses, ou un zombie échoué près du port. Peut-être aussi pour ses formes, ses châssis en aluminium couleur champagne ou ses vitres orange.

Cette tour a ses qualités, ses défauts, son caractère, sa patine. Mais surtout, à l’échelle de la ville, c’est le seul bâtiment doté d’une sorte d’ambition métropolitaine — même s’il a échoué dans son ambition programmatique.

J’ai passé un an à pratiquer l’entrisme. En instaurant progressivement un dialogue avec ceux qui la côtoient au quotidien : gestionnaires, copropriétaires, syndics, sécurité, résidents, services immobiliers. J’ai pu ainsi avancer une hypothèse : celle d’installer un message au sommet du bâtiment pour l’aider à paraître plus sympathique qu’elle ne l’est réellement, et l’aider à assumer ses formes. Mais aussi pour tenter de parler de son architecture dans une ville où il n’existe pas de milieu architectural à proprement parler.

L’enseigne lumineuse au sommet de la tour comprend 15 lettres : ACEEHLMNÔOOUTTZ. Elle a été conçue comme un kit pour laisser la tour s’exprimer et dire ce qu’elle est, ce qu’elle était, ce qu’elle pourrait être.

En novembre 2024, j’ai lancé l’activation d’un premier message : ZÔTCHE MAON LOUTE, une version inclusive de Zôtche mon lou, sorte de traduction littérale, en dialecte local, du « bisous m’chou » de Charleroi, d’où est originaire son architecte, Jacques Depelsenaire. Pour Dunkerque, le zôtche est un symbole ambigu : c’est le baiser que tout le monde se donne sur les lèvres au moment du carnaval, entre inconnus, ouvriers, collègues, famille, et aussi lors de l’un des seuls moments de l’année sur une voie publique généreuse — entre hommes et hommes, et entre femmes et femmes.

Faites de bois et de néons LED, chaque lettre est conçue comme un personnage à part entière, alternant obliques et italiques. Les lettres sont placées au 23ème étage du restaurant panoramique tournant de la tour ; elles s’éclairent et entrent en rotation chaque soir, du crépuscule jusqu’à 22h, pour une durée d’un an.

Certaines lettres peuvent fusionner pour permettre l’écriture inclusive. Mais elles peuvent aussi être séparées et déplacées dans l’espace pour composer de nouveaux mots.

Pendant une année entière, j’ai activé un programme d’anagrammes pour déplacer les lettres dans l’espace et laisser la tour s’exprimer différemment, en partant des 15 lettres du message original. Au gré des humeurs de la tour ou de la ville.

Installation in Situ, November 2024 - Decembre 2025, 
Tour du Reuze, Dunkerque

Bois, Led, Chaque lettre approx. dim. 270x200x180cm

Pacôme Soissons FR & Tristan Bartolini CH






(Return to Projects)Jan 01 ’46